Les Anciens respectaient leurs aînés. Leur littérature ainsi les place dans une position de sagesse. Forts de leur expérience, ayant traversé les vicissitudes de la vie, n'ayant plus d'ambition à réaliser ils avaient le recul, la hauteur, le détachement nécessaires à la réflexion. On les voyait distribuer des conseils avisés, libérés qu'ils étaient, pensait-on, de cette Ubris (démesure faisant perdre la tête) tant critiquée dans la pensée grecque classique. Nuances et équilibre inspiraient leur parole.
En vérité la vieillesse n'offre pas toujours à la personne cette évolution intellectuelle et psychologique heureuse. Il arrive que des traits de caractère plutôt négatifs s'alourdissent avec les ans. Nous en voulons comme démonstration deux cas suisses qui font parler d'eux dans les médias. L'un est anecdotique, celui du Conseiller national Jacques Neirynck qui aura 84 ans l'année prochaine, année d'élections fédérales. Voici un homme qui occupe un siège PDC vaudois au Conseil national. Assurément, son gabarit intellectuel, sa connaissance de certains dossiers, sa réputation universitaire ont largement contribué à l'obtention de ce siège PDC. Mais, réciproquement, sans le support de son parti il ne l'aurait pas obtenu. Or, le voici scandalisé devant le fait que ce même parti qui l'a porté songe à une relève pour les prochaines élections et n'envisage pas de le présenter pour le Conseil des Etats. Le voici donc prêt à changer de parti (le PBD de Mme Widmer- Schlumpf) ou à se présenter en Indépendant. C'est un peu triste et un peu ridicule. Un député âgé ne maitrisant plus son égo, qui ne voit que ce qu'il a donné et nullement ce qu'il a reçu. Ce député de valeur finit accompagné de commentaires peu amènes des observateurs sur un égocentrisme devenu spectaculaire. Le souvenir de cette petite fin de parcours risque de faire oublier les moments de qualité de sa carrière politique.
Mais cette dérive personnelle n'a aucune importance pour la Suisse. Celle de Christoph Blocher est autrement plus grave. Là encore, l'âge durcit les traits de caractère, rend l'instinct combattif plus obsessionnel et rétrécit la faculté d'analyse. A ses yeux, l'Union européenne est devenue le monstre bureaucratique et politique qui menace l'identité même de la Suisse. Les Conseillers fédéraux, les députés fédéraux à l'exception de fidèles UDC, les diplomates sur le front sont tous des traîtres à la patrie. D'ailleurs, pour lui, il faut empêcher le Gouvernement et le Parlement de conduire le pays. C'est le peuple qui devrait directement consolider les digues protectrices et indiquer le chemin. On lui donnera les armes à coups d'initiatives à répétition liant les représentants, certes élus mais devenus, dans l'optique blochérienne, illégitimes par leur déviance.
Tel est le crédo. Certains, tel Adolf Ogi, dénoncent cette attitude. Mais les gros bataillons de l'UDC suivent et les propos critiques ne se chuchotent que dans les corridors. Pourtant, toute cette dérive est contraire à l'histoire de la Suisse, à sa culture politique. La santé de notre démocratie semi-directe réside dans un équilibre des pouvoirs, des responsabilités. Le Conseil fédéral a sa sphère de compétences, le Parlement la sienne. Les droits directs du peuple ont leur place. Le Référendum est un instrument donné à des minoritaires pour certains sujets mais n'a pas été conçu comme arme de destruction massive contre le Parlement. De même pour l'Initiative. Elle est apparue dans la Constitution lorsque le vieux système majoritaire aux élections laissait les Radicaux dominer abusivement le Parlement. C'était le recours de minoritaires, de fédéralistes qui ne voulaient pas être laminés à coups de lois centralisatrices. L'Initiative , conçue dans cet esprit est devenue aujourd'hui un instrument de campagne politique permanente ponctuant une méfiance systématique envers le Gouvernement et le Parlement. Cette stratégie du harcèlement est mise au service de la vision totalement irréaliste d'une Suisse qui n'aurait pas besoin de liens institutionnels, de relations négociées avec ses voisins européens et qui assurerait sa prospérité à long terme par une glorieuse résistance et un splendide isolement. Or c'est tout simplement contraire à toute l'Histoire, et cela depuis les premiers âges de la Suisse. Il y a toujours eu une balance entre une singularité à affirmer et des articulations avec l'extérieur à négocier.
La dérive blochérienne n'est pas seulement celle d'un homme vieillissant et de ses fidèles. Si on ne réagit pas elle empoisonnera progressivement l'ambiance politique, psychologique, civique, morale même dans notre démocratie et au sein de notre construction fédéraliste. Il est grand temps que se rassemblent des personnalités pour réagir : dans le respect du débat démocratique, sans agressivité contre les personnes mais avec fermeté dans la défense de valeurs fondamentales. Ces valeurs qu'il ne faut pas permettre à Christoph Blocher d'anesthésier avant de les enfermer un jour dans sa tombe. Car nous voulons que la Suisse, telle qu'elle s'est construite, puisse continuer à vivre.