Dans les années 60, des psychologues avaient mis une point une thérapie dont le but était d'influer sur le comportement de patients psychotiques en milieu hospitalier et d'y apporter une correction : l'économie de jetons. Le principe est assez simple : certains comportements déviants sont repérés ; contractuellement, patient et soignant s'entendent pour y remédier, et chaque fois que le patient parvient à résister à mon penchant néfaste, on lui donne un jeton (un ticket, un point, etc.) pour le gratifier. Ces jetons peuvent ensuite être échangés contre diverses récompenses ou avantages dans l'institution. Apparentée à une véritable économie monétaire, l'économie de jetons est ainsi un réel système de crédits motivationnels.
Figurez-vous que dans une école primaire genevoise, on a adapté ce système au milieu scolaire. En effet, pour faire face à l'indiscipline, le dispositif des « francs élève » consistait à doter chaque élève, en début d'année, de dix « Frêles ». Des « Frêles » étaient prélevés selon un tarif connu en cas de transgression des règles de vie de la classe, ou gagnés lorsque l'élève fournissait un effort comportemental exemplaire. Quand un élève avait épuisé sa réserve de « Frêles », les parents étaient convoqués à un entretien afin de trouver une solution aux problèmes rencontrés. Deux fois par année, un « marché aux Frêles » permettait aux élèves d'échanger le solde de leurs jetons contre diverses récompenses : crayons et gommes fantaisie, verres gravés, etc.
Un tollé secoua la République lorsque les journaux eurent éventé l'affaire : articles, protestations, prises de positions définitives, intervention parlementaire… Le Département vient de reculer et de renoncer à cette sottise pour la rentrée 2013. Bravo !
Reste la tendance lourde dont ce système est révélateur : la médicalisation de l'école. Depuis deux décennies, l'école est devenue une sorte d'hôpital de jour où l'élève est un patient permanent qu'il faut guérir de tous les maux : la mal-bouffe, la drogue, les caries dentaires, l'égoïsme, le stress, le développement durable, l'habillement, toutes choses utiles dont la liste est infinie, mais qui ont déteint sur une idée de l'échec scolaire : les difficultés d'éducation sont interprétées en termes de difficultés d'instruction, dont la principale est l'échec scolaire. Cet échec est devenu insupportable pour cette vision hygiéniste ; il doit être soigné car l'échec fait partie de l'anormalité. Sa majesté l'élève échouerait ? Un « apprenant », objet de tous les soins des pédagos, ne peut pas faillir, ne doit pas faillir. Il mettrait en cause le merveilleux système de « compétences » qui coûte une fortune et dont les résultats sont consternants.