Le cimetière marin: que faire?

Avec l'âge il faut essayer de gagner en honnêteté intellectuelle. Les naufrages tragiques et les noyades affreuses en méditerranée nous frappent, nous choquent mais ne nous empêchent pas de dormir. La succession sans relâche des informations sur les drames du monde éveille parfois nos consciences, par à coups, mais anesthésie malheureusement nos sensibilités dans la durée. Il y a d'abord notre vie, ici et maintenant. Ce n'est pas cynique de dire cela, c'est réaliste et, oui, un peu honnête. Ah , pour ceux notamment qui sont nourris de culture chrétienne il y a cette image du Christ souffrant qui s'agite dans les têtes. J'étais migrant et vous m'avez accueilli, aurait-il dit en substance. C'est-à-dire que chaque porte ouverte au réfugié le serait au Christ. Quel rappel et quel appel ! Mais on pense aussitôt au passage des frères karamazoff de Dostoïevski. Le grand inquisiteur qui dit à Jésus revenu sur la terre : tu nous assommés avec un message d'Amour total et tu nous a laissés nous débrouiller pour organiser la vraie vie des hommes, avec tout ce que cela comporte de difficultés, de complications, d'affrontements, d'équilibres à trouver. 

Bien sûr qu'il faut des messages forts rappelant des valeurs essentielles. Bien sûr que c'est l'oubli, l'indifférence qui ont permis tant d'atrocités. Le procès de l'ancien comptable d'Auschwitz illustre la triste conclusion d'une Hanna Arendt : la banalité du mal. Mais la réponse ne peut sérieusement pas être d'accueillir toute la misère du monde en acceptant sans autre tous les migrants qui veulent gagner l'Europe. On dit souvent que l'enfer est pavé de bonnes intentions. Imaginez que des flux ininterrompus se déversent vers l'italie puis vers les autres pays européens, venus d'une Libye en plein chaos institutionnel et politique. Allons faisons d'abord un peu d'auto critique. Il fallait sans doute empêcher Kadhafi de massacrer son peuple. Mais fallait-il le casser totalement en n'ayant rien pour le remplacer ? Il avait promis que sa chute entrainerait une migration incontrôlable, que lui endiguait. Ce n'était pas faux. De même, on voit le résultat de l'élimination d'un Saddam Hussein dont on sait qu'il n'avait pas d'armes de destruction massive. C'est triste de se demander si la présence de ces personnages odieux n'était pas moins nocive que leur élimination brusque sans vraie et fiable solution de rechange. On en vient à se dire qu'un professionnel réaliste sans états d'âme comme Henry Kissinger a eu une influence plus bénéfique sur les équilibres mondiaux qu'un Bernard Henry Lévy appelant à la croisade contre les Diables. Eh oui, ce n'est pas simple la politique à l'échelle du monde. 

Toutefois, la migration est là. On ne peut l'ignorer, ni par souci d'humanité ni par réflexion sur notre sécurité à moyen et à long terme. Il y a ces passeurs odieux qu'il faudrait éliminer militairement. Il y a cette Libye qu'il faut remettre sur pied et remettre en mesure de collaborer au reflux des migrants utilisant son territoire. Il ne s'agit pas de rejouer le scénario de la barque pleine comme lors du refus de Juifs fuyant le nazisme. Mais qui ne voit que de très nombreux migrants viennent non pas pour fuir les persécutions mais pour trouver un avenir meilleur que nous ne pouvons pas, globalement, leur offrir ! Qui ne voit les déséquilibres et les situations explosives de ghettos dans nombre de villes européennes ! Qui ne voit le risque que ces pressions, et la non maitrise du problème n'exacerbent les réactions nationalistes et xénophobes ! Oui il faut aider l'Italie. Oui il faut une collaboration et une coordination des pays européens, dont la Suisse. Oui, il ne faut pas oublier le cœur. Mais comprenons que l'affaire est très compliquée, pleine d'éléments qui se contrarient et qu'il n'existe pas de solution simple. Comprenons qu'il ne s'agit pas seulement de trouver des parades et des ouvertures à court terme mais qu'il s'agit d'évaluer les conséquences à long terme pour nos sociétés, pour leur équilibre. 

Alors, merci à ceux et celles qui secouent notre indifférence. Mais que ceux-là admettent la difficulté de trouver er de mettre en œuvre les moins mauvaises solutions.