Migrants : réagir à plusieurs niveaux

L'afflux fou de migrants bouscule toute l'Europe. Politiciens et citoyens ne savent plus trop sous quel angle aborder un séisme humain et politique qui échappe à tout contrôle. Comment réagir ? Que faire ? Essayons une réflexion à plusieurs niveaux.

Il y a tout d'abord l'émotion, la compassion et la solidarité. Ces cohortes de migrants se pressant sur les routes, cherchant un refuge et un avenir en Europe occidentale ne sauraient nous laisser indifférents. Certes la Hongrie applique à la lettre la barrière de Schengen à la frontière serbe et roumaine. Mais Schengen comme tel a vécu. Il faudra réinventer les règles. Surtout, l'affaire demande la solidarité des Etats parties prenantes aux accords de Schengen, donc y compris la Suisse. Il est légitime et urgent de prévoir des quotas de migrants par pays selon des critères indiquant les possibilités de chacun. La position hongroise n'est humainement pas tenable. 

Cela étant, on ne peut pas laisser ces migrants aller et s'installer où ils veulent sans autres formalités. Il faut bien les enregistrer et examiner leur requête et leur justification pour s'implanter dans les différents pays d'accueil. Il serait naïf de croire que tous ont fui le danger de mort ou de persécution et qu'aucun n'est venu afin de trouver un avenir matériel envié. Tous ne fuient pas la guerre. Il faudra bien, difficilement certes vu le nombre, opérer des distinctions. 

Mais, précisément, vu l'ampleur de cette migration, cela ne sera possible que si, répartis dans les différents états et régions, de véritables villages d'enregistrement sont installés ; des lieux où les conditions d'hébergement et d'accompagnement dignes soient assurés. Des aides au retour devront être prévues ; retours éventuellement forcés qui soulèveront évidemment des tensions pénibles. Tout cela prendra du temps. 

Il y a aussi, bien sûr, une aide renforcée à donner aux pays limitrophes des régions en guerre et en chaos, tel le pauvre Liban par exemple.

Enfin, comment ne pas considérer le gâchis politique. En Libye, il fallait bien sûr empêcher un dictateur de massacrer les habitants d'une ville ; mais fallait-il le renverser en soutenant des forces sans structures ? Il en résulte un chaos ouvrant la voie à une migration débridée vers l'Europe, submergeant la pauvre Italie. En Irak, les Américains ont donné leur grand coup de balais mais où était leur râteau pour ramasser et rassembler les morceaux ? Et quels morceaux, d'ailleurs ? En Syrie, faute d'avoir pu soutenir une force d'opposition crédible en temps voulu et avec l'intensité voulue ( mais cette force existait-elle vraiment ?) les Occidentaux ne savent plus s'ils doivent renouer avec Assad contre l'Etat islamique ou pas. En fait, que cela déplaise ou non, c'est la position russe qui aura eu le plus de continuité et de cohérence. Mais le résultat est une discordance qui éloigne la solution et attise cette crise incontrôlée de la migration massive. Le Commandant Charles de Gaulle, entre les deux guerres, était allé, disait-il, avec des idées simples vers l'Orient compliqué. Au moins, il avait d'emblée perçu la complication ; laquelle semble n'avoir jamais été vraiment analysée à Washington ni dans les capitales européennes. Comme il en est à propos d'événements plus anciens, les historiens, demain, jugeront sévèrement l'action diplomatique, politique et militaire des occidentaux. 

Et puis, tout en prenant toutes la distance voulue par rapport aux nationalistes et aux Islamophobes, ayons la lucidité de voir les choses telles qu'elles sont. Sans parler des inévitables Islamistes infiltrés dans le flux, il est clair que beaucoup de nouveaux arrivants musulmans compliqueront encore un peu plus les termes de l'adhésion au contrat social dans nos pays. La laïcité, la liberté des femmes, le contenu de l'enseignement, notamment sur l'histoire du pays de résidence : toutes valeurs et exigences qui devront être clairement réaffirmées. Or, les autorités politiques européennes sont d'une fermeté très relative sur ces questions. 

Bref, les défis sont là, pas d'emblée conciliables. Du cœur, mais de la lucidité, de l'ouverture mais de la fermeté : notre vieille Europe saura-t-elle trouver la voie ?