« Mobilités 2030 » : fin de la guerre ou nouvelle croisade ?

Le canton de Genève est le pôle d'attraction de l'agglomération franco-valdo-genevoise, récemment rebaptisé « Le Grand Genève ». Son rayonnement est très nettement supérieur à l'importance de sa population. Ce pouvoir d'attraction est une richesse pour les habitants de la région, comme pour la Suisse. On rappellera que le canton est le troisième contributeur à la péréquation financière (246 millions de francs en 2012). Mais Genève est un canton atypique : à l'extrême pointe de l'axe Est-Ouest qui est désormais l'axe fort et dynamique du pays, en bout de ligne tant pour ce qui est du rail que de la route, abritant davantage d'emplois que de résidents actifs. D'ici 2030, le Grand Genève atteindra le million d'habitants, le canton 100'000 habitants et 70'000 emplois de plus qu'aujourd'hui. Or, 100'000 habitants supplémentaires, cela signifie 350'000 déplacements de plus à gérer chaque jour, qui s'ajouteront aux quelque 550'000 que l'on dénombre actuellement sur les frontières du canton.

Cette dynamique de croissance requiert donc des infrastructures de transport adaptées. Malheureusement, à force de luttes politiques, Genève a été incapable de bâtir le dispositif qui lui aurait permis de rendre la circulation fluide dans le cœur de l'agglomération. Ces deux ou trois dernières années cependant, une lueur d'espoir s'est allumée, car les autorités cantonales ont enfin pris le taureau par les cornes pour faire valoir auprès des autorités fédérales l'énorme besoin de rattrapage en matière de développement du rail et de la route. Résultat, le RER CEVA se construit, l'extension de la gare de Cornavin et l'élargissement de l'autoroute de contournement pourraient voir le jour à un horizon raisonnable.

Le canton est-il donc en passe de mettre un terme à la guerre des transports qui mine le débat politique depuis des décennies ? Si les rédacteurs du projet de stratégie multimodale pour Genève, « Mobilités 2030 », se réclament de cette volonté, la lecture attentive du document mis en consultation fin 2012 suscite les plus grandes craintes. Sous couvert de mettre fin à la « guerre des transports », les autorités cantonales semblent plutôt s'engager dans une croisade anti-circulation motorisée. La déception est à la mesure de l'attente qu'a suscité ce projet, supposé aider Genève à répondre à l'évolution de ses besoins de mobilité.

Certes, le projet de stratégie contient des points satisfaisants. On citera la prise en compte de la problématique des transports professionnels, la volonté de réaliser le contournement autoroutier du canton par la traversée du lac, de construire des P+R, d'améliorer encore les transports collectifs ou de coordonner la politique d'aménagement du territoire avec la politique de la mobilité.

Les points noirs sont aussi, malheureusement, nombreux : absence de priorités stratégiques, absence de programme de financement, absence de plan de création de parkings urbains, non-respect de la nouvelle législation sur la compensation des places de stationnement, réduction de la capacité du réseau routier de 30% comme seule réponse (ou presque) à l'optimisation des transports collectifs et de la mobilité douce. Plus grave encore, tout le projet repose sur une réalisation de la traversée du lac à l'horizon 2030. Or, on sait désormais que cette échéance pourrait ne pas être tenue. En l'absence de « plan B », le risque est donc très grand de voir le volet « restriction de la circulation » mis en œuvre seul, ce qui, inutile de le préciser, est inacceptable.

De plus, ligne après ligne défilent les poncifs, les biais idéologiques, le langage catastrophiste. Il est choquant de lire dans un document de l'administration que « Le canton de Genève est aujourd'hui confronté à une crise de croissance sans précédent ». Non, le canton ne connaît pas une crise de croissance. Oui, il doit se donner les moyens de répondre aux défis que pose cette croissance et améliorer ses conditions-cadres, dont la mobilité fait partie. Genève ne subit pas non plus de « crise de mobilité ». On peut assister à des crises de mobilité à Bangkok, à Rio de Janeiro, ou à Paris. Pas à Genève. Les défis que connaît Genève, concentrés surtout aux heures de pointe, sont également en partie le lot d'une région dynamique et transfrontalière, dépourvue des structures nécessaires à l'accompagnement de ce dynamisme.

Au lieu de répondre aux besoins de mobilité des Genevois, on a plutôt l'impression que la volonté cantonale est de rationner ces besoins. Espérons que la majorité du Conseil d'Etat sera attentive à revoir la copie sortie du Département de la mobilité, tant le projet actuel respire l'idéologie de la décroissance.

Nathalie Hardyn