Salaires en danger

L'Initiative pour un salaire minimum illustre l'adage selon lequel le mieux peut être l'ennemi du bien. C'est d'ailleurs pourquoi des politiciens de gauche et des syndicalistes marquent un certain embarras lorsqu'ils la défendent. Evidemment, lorsque l'on entend parler de bas salaires au -dessous de 4000 frs par mois et qu'on les met en regard du coût de la vie en Suisse on ne peut qu'admettre les difficultés de personnes face au quotidien. Toutefois, les analyses nuancent le tableau général des bas salaires. Il y a beaucoup de couples concernés. Avec deux fois un salaire minimum de 4000 frs sur 13 mois ils arriveraient à quelque 10.000 frs par mois ; ce qui change les données.

Soit, ce n'est pas une réponse pour bien d'autres. Mais là encore, nuance. Les passants peuvent voir les affiches habiles mais réalistes montrant des jeunes qui disent en substance : « Voulez-vous me priver de mon premier salaire, parallèlement à ma formation et dans une perspective d'intégration au marché du travail ? ». Car, en effet, ce sont nombre de premiers petits emplois pour ces jeunes qui disparaîtront.

Mais revenons aux emplois durables peu rémunérés. Il est illusoire de croire que l'on pourrait, d'un coup d'un seul, remonter les minimaux actuels sans relever logiquement ceux qui sont au-dessus. Comment une personne ayant, par exemple, suivi une formation spécialisée de plusieurs années, peut-être en ayant travaillé à côté, et qui ne gagne guère plus que 4000 frs par mois, pourrait-elle trouver normal que sa voisine sans aucune formation gagne presque autant pour un emploi de base ? Autrement dit, le salaire minimum obligatoire et général, c'est un coup de pouce fort pour élever une partie de l'échelle des salaires vers le haut, toutes branches confondues.

C'est là que le bât blesse. Nombre de branches, nombre d'entreprises, voire d'indépendants ne sont pas en mesure d'encaisser cette évolution dirigiste, contrainte et forcée. La conséquence prévisible sera une diminution de l'embauche, voire des licenciements. Au pire, quelquefois, des fermetures par exemple de petites PME. Ce n'est pas peindre le diable sur la muraille. Des témoignages de petits patrons sont clairs à ce sujet.

Enfin, qu'ont les syndicats à gagner dans ce coup porté à la réussite enviée du partenariat social en Suisse ? Avec la souplesse, l'adéquation aux possibilités de rémunération branche par branche, les négociations et les conventions collectives de travail sont un élément de la paix sociale et d'une prospérité qui se greffe sur un équilibre entre une compétitivité préservée, non entravée par des coûts excessifs et une redistribution salariale adéquate. Le résultat peut être mesuré par la comparaison avec l'Etranger. Envions-nous la France et sa presque non culture du partenariat social ? Avec son Etat intrusif à tout va ?

Il y a des arguments en faveur de l'Initiative qui ne laissent pas indifférents. Il n'est pas mauvais non plus de rappeler aux nantis que des gens, des voisins doivent se débrouiller avec peu face à des charges incontournables. On peut être agité de sentiments divers à cet égard. Mais à la fin, la question se pose ainsi : un salaire minimum tel que proposé par l'Initiative, aurait-il un effet dominant positif ou négatif ? Il y a assez d'éléments d'appréciation qui démontrent la dominante de l'effet négatif. Une majorité du peuple devrait le comprendre et rejeter cette fausse générosité.