FOCUS : Jusqu’où va la liberté d’expression ?

Par Jacques-Simon Eggly, Ancien conseiller national
 

La liberté d’expression chère à un esprit libéral

On l’aura deviné, un esprit libéral est particulièrement attaché à la liberté d’expression ; élément fondamental d’une démocratie. Tous les régimes non démocratiques s’empressent de l’exclure. Elle n’est pas sans limites. La diffamation envers des personnes, l’insulte raciste peuvent faire l’objet de plaintes, voire de poursuites d’office menant leurs auteurs devant les tribunaux. C’est une garantie. Toutefois, en cas d’excès de zèle, il y a un risque de censure, d’autocensure finissant par entamer ce pilier essentiel.

Où sont les limites ?

Alors, quelles marges laisser et quelles limites tracer ? La question se pose à la suite des dessins de presse publiés par l’organe satirique Charlie Hebdo. Souvenons-nous : ciblés par une vengeance des fanatiques islamistes après une caricature mettant en scène Mahomet, le Journal avait été attaqué et les collaborateurs présents sauvagement assassinés. Il y avait eu une énorme émotion et des manifestations officielles et spontanées spectaculaires pour exprimer une solidarité. « Nous sommes tous Charlie » était le slogan, même pour ceux qui ne connaissaient pas ce journal.  En effet, jadis il était marginal, destiné à un petit cercle de lecteurs friands d’humour provocateur et noir.

Seulement, la donne a changé avec la diffusion de toutes choses à travers les réseaux sociaux. On vient d’en avoir la démonstration. Le journal et ses caricaturistes ont cru bon de publier un dessin insupportable à propos du drame de Crans Montana. On y voit des brûlés dévalant une piste de ski avec un sous- titre grinçant. C’est tellement déplacé, pour ne pas dire lamentable et odieux que se sont multipliées des réactions indignées. Plus : une plainte a été déposée dans le but d’obtenir une condamnation judiciaire. On peut imaginer combien l’entourage des victimes a des raisons de soutenir cette action.

Un drame, un dessin et l’éthique disparue

Or, j’ai des doutes sur la pertinence d’un volet judiciaire. Je partage totalement l’indignation. Un tel dessin n’aurait jamais dû être imaginé ; au pire en vase clos comme défoulement d’humour noir, avec destination corbeille à papiers. Le respect des victimes du drame, la compassion pour leur entourage devaient interdire ce genre d’exercice, même si l’humour noir est une marque de fabrique de ce journal. Il devait s’imposer une limite ; non pas en tant qu’autocensure mais par humanité, sensibilité et décence naturelles. Or, tel ne fut malheureusement pas le cas. L’éthique est au cœur d’une société démocratique. Or, ici, l’éthique et le cœur ont disparu.

Hués plutôt que sanctionnés par la justice

Cette faute morale et humaine doit-elle être sanctionnée par la justice ? Je n’en suis pas du tout convaincu. Dans une vraie démocratie, le droit pénal ne doit pas couvrir tout le champ de la bonne conduite. Ou, pour dire autrement, la vigueur de la démocratie doit inclure une certaine marge de libre expression odieuse. Sinon, le risque est d’établir peu à peu un corset trop serré. Pour ma part, je suis de ceux qui préfèrent laisser une marge à une libre expression qui me choque, plutôt que de donner trop de pouvoir limitatif à la loi et aux tribunaux. On est vraiment libéral ou on ne l’est pas vraiment.

Mais alors, attention ! Si j’accepte une marge d’excès, de dérive indigne dans la liberté d’expression, c’est parce que je compte sur la libre et forte expression de la réprobation publique. Charlie Hebdo, dans ce cas, mérite cette réprobation, cette indignation, pour ne pas dire ce dégoût. Ce n’est peut-être pas pénal mais une telle insensibilité humaine est lamentable et abjecte. Dans ce coup-là, personne ne devrait dire, ni même penser : « je suis Charlie ». La liberté d’expression doit aller loin. Mais ceux qui en font mauvais usage doivent accepter d’être hués. Oublions-les et souvenons-nous du magnifique hommage à Martigny.