À Genève, la place croissante du secteur public dans l’économie cantonale pose une question centrale : comment préserver l’équilibre entre cohésion sociale et dynamisme économique ? À partir de données récentes et d’exemples concrets, cette contribution propose une réflexion sur le périmètre de l’État et sur les conditions d’un partenariat public privé exigeant et responsable.
Toute politique publique repose sur une délimitation précise des responsabilités. Il appartient aux autorités de déterminer ce que l’État doit accomplir directement, ce qu’il doit organiser et financer, et ce qu’il peut confier à d’autres acteurs. À Genève, cette question ne relève plus de la théorie. Elle structure désormais l’évolution de notre modèle institutionnel et économique.
Augmentation de l’emploi public à Genève
En 2022, 18 % des emplois du canton relevaient du secteur public. Entre 2012 et 2022, l’emploi public a progressé en moyenne de 2,1 % par an, contre 1,5 % dans le secteur privé. Genève figure ainsi parmi les cantons où la présence publique augmente le plus rapidement. Cette évolution traduit une transformation progressive de l’équilibre entre sphère publique et initiative privée.
Effets sur le marché du travail
Les effets de cette dynamique se manifestent d’abord sur le marché du travail. Le secteur public genevois pourvoit ses postes plus rapidement que le secteur privé. Dans un contexte de pénurie durable de profils qualifiés, notamment dans la santé et les fonctions administratives spécialisées, cette capacité d’attraction renforce son rôle d’employeur dominant. Si elle garantit la continuité des prestations, elle peut aussi limiter la capacité des entreprises à recruter les compétences nécessaires à leur développement et à leur compétitivité.
Cette évolution s’observe également dans l’organisation concrète de plusieurs secteurs clés
Dans la petite enfance, l’emploi a progressé de 5,7 % par an entre 2012 et 2022. Depuis 2019, cette croissance est principalement portée par des structures publiques ou subventionnées. L’amélioration des conditions de travail répond à des attentes légitimes.
Elle a toutefois pour conséquence de réduire progressivement la place de modèles privés à but lucratif, ce qui limite la diversité organisationnelle et la possibilité de comparer différentes approches en matière de coûts et de gestion.
Dans le domaine hospitalier, la part publique atteint 45,5 %, nettement au-dessus de la moyenne nationale. Les Hôpitaux universitaires de Genève bénéficient d’une capacité de recrutement particulièrement élevée et offrent des conditions attractives, ce qui renforce leur position sur le marché du travail. Cette situation peut être comprise comme un gage de stabilité pour le système de santé, mais elle contribue également à accentuer le déséquilibre entre acteurs publics et privés.
Un équilibre global fragilisé
Pris ensemble, ces éléments décrivent un modèle dans lequel l’État ne se limite plus à fixer des règles et à garantir l’accès aux prestations, mais assume un rôle prépondérant d’opérateur. Ce choix peut être défendu au regard des priorités sociales du canton. Il appelle néanmoins une réflexion exigeante sur sa soutenabilité à long terme.
Les finances publiques reposent en grande partie sur la vitalité du secteur privé. Les recettes fiscales qui financent l’action sociale, la santé, l’éducation ou la culture proviennent pour l’essentiel de l’activité économique. Si l’espace d’initiative privée se réduit dans certains domaines et si les ressources humaines qualifiées se concentrent de plus en plus dans la sphère publique, l’équilibre global du système peut être fragilisé.
Un partenariat public privé pour une approche plus équilibrée
À l’inverse, certaines expériences récentes montrent qu’une articulation plus équilibrée est possible. Le dispositif mis en place pour soutenir la Genève internationale associe engagement public et contribution privée dans un cadre de gouvernance clair, où l’État définit les objectifs stratégiques et conserve la responsabilité démocratique, tandis que le partenaire privé apporte des moyens complémentaires. Cette approche ne diminue pas l’autorité publique, elle en renforce la capacité d’action.
Le partenariat public privé doit être envisagé dans cette perspective. Il ne constitue ni un substitut à l’État ni une doctrine générale. Il peut, dans certains domaines précisément définis, améliorer l’efficacité de l’action publique à condition d’être encadré par des règles strictes, par une transparence complète et par des mécanismes d’évaluation réguliers.
Toute extension significative du périmètre public devrait ainsi être précédée d’une analyse comparative des modèles possibles et suivie d’un réexamen périodique. Un dispositif qui n’est jamais évalué tend à se maintenir indépendamment de ses résultats, ce qui affaiblit progressivement la qualité de la décision publique.
Cohésion sociale et dynamisme économique : un équilibre à préserver
Genève n’a pas à choisir entre cohésion sociale et dynamisme économique. Elle doit préserver les deux. Cela suppose un État stratège, concentré sur ses missions essentielles, capable de coopérer lorsque cela améliore l’efficacité collective, et suffisamment exigeant pour ajuster ses propres structures lorsque cela s’impose.
La responsabilité politique ne consiste pas à étendre indéfiniment le champ d’intervention de l’État, mais à en garantir la pertinence, l’équilibre et la solidité dans la durée.
« Si l’espace d’initiative privée se réduit dans certains domaines et si les ressources humaines qualifiées se concentrent de plus en plus dans la sphère publique, l’équilibre global du système peut être fragilisé. »