« L’initiative des 10 millions affaiblirait durablement la Suisse » : Regards croisés avec Simone de Montmollin (SM) et Cyril Aellen (CA), conseillers nationaux.

Par la rédaction

Le 14 juin 2026, les Suisses voteront sur l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! ». Ses partisans promettent de freiner la croissance démographique. Ses opposants parlent d’une « initiative du chaos ». Simone de Montmollin et Cyril Aellen expliquent pourquoi ce texte mettrait en danger la prospérité du pays.

« 10 millions d’habitants, c’est trop » : l’argument paraît simple. Où est le problème ?

SM : Le problème, c’est qu’un slogan simple cache souvent une réalité beaucoup plus complexe. Pour atteindre cet objectif, il faudrait réduire fortement l’immigration économique. Or cette immigration est largement composée de personnes qui travaillent, paient des impôts et contribuent à notre prospérité. Limiter cette immigration, c’est limiter notre capacité à créer de la richesse et à financer nos services publics.

CA : Il faut aussi regarder la démographie en face : la Suisse vieillit. Dans les vingt prochaines années, la génération du baby-boom partira massivement à la retraite. Réduire la population active dans ce contexte reviendrait à fragiliser directement le financement de nos retraites et pèserait lourdement sur nos finances publiques. Cette initiative est un chaos annoncé.

Que se passerait-il concrètement pour l’AVS et les assurances sociales ?

CA : Moins de travailleurs signifie moins de cotisations. C’est aussi simple que cela. Aujourd’hui déjà, le financement des retraites est un défi. Si nous réduisons encore le nombre d’actifs, il faudra soit augmenter les cotisations, soit relever l’âge de la retraite plus rapidement et plus fortement.

SM : On ne peut pas simultanément vouloir moins d’actifs et préserver intact notre pouvoir d’achat et notre niveau de prestations sociales. À un moment donné, le principe de réalité s’impose.

L’économie suisse serait-elle réellement touchée ?

SM : Oui, très clairement. Notre prospérité repose sur une économie ouverte et innovante. Si les entreprises ne trouvent plus les compétences dont elles ont besoin, elles devront réduire leurs activités ou investir ailleurs. Prenons un exemple concret : une entreprise technologique qui ne peut pas recruter les ingénieurs nécessaires déplacera simplement son projet dans un autre pays européen. À long terme, cela signifie moins d’emplois qualifiés et moins d’innovations en Suisse.

CA : Limiter cette immigration productive revient à freiner la croissance économique et à accepter une forme de décroissance. Quand on affaiblit volontairement l’économie, ce sont toujours les plus vulnérables qui en souffrent en premier – mais très vite aussi la classe moyenne.

Quels secteurs seraient les plus exposés ?

CA : La santé, sans hésitation. Une grande partie du personnel hospitalier en Suisse vient de l’étranger. Sans ces professionnels, ce ne sont pas seulement des postes qui resteront vacants, mais des services qui disparaîtront. Il deviendrait très difficile de garantir des soins de qualité dans des délais raisonnables.

SM : La recherche et l’industrie seraient aussi fortement touchées. La Suisse est un petit pays qui réussit parce qu’il attire des talents du monde entier. Si nous fermons la porte à ces compétences, certains projets disparaîtront… et d’autres se développeront ailleurs. Sans parler de l’agriculture ou de l’hôtellerie-restauration, qui dépendent largement de travailleurs saisonniers européens.

Les initiants invoquent aussi l’environnement. Cet argument vous convainc-t-il ?

SM : L’idée selon laquelle il suffirait de ralentir l’économie pour protéger le climat est trompeuse. La transition écologique repose sur l’innovation, la recherche et les nouvelles technologies.

CA : Et ces innovations nécessitent des investissements importants : dans les énergies renouvelables, les transports publics ou l’efficacité énergétique. Une économie forte est indispensable pour envisager ces investissements.

L’initiative pourrait-elle aussi fragiliser la voie bilatérale avec l’Union européenne ?

CA : Oui. Le texte prévoit explicitement de dénoncer des accords internationaux si les objectifs de population ne sont pas atteints. Cela mettrait directement en danger la voie bilatérale. Or l’Union européenne est de loin notre premier partenaire économique :
plus de la moitié de nos exportations y sont destinées.

SM : Des accords essentiels comme Schengen-Dublin seraient ainsi menacés. Pourtant, ils permettent une coopération efficace en matière de sécurité et de gestion de la migration. C’est un paradoxe : au nom du contrôle migratoire, cette initiative risquerait d’affaiblir les instruments qui permettent justement de mieux gérer les flux migratoires.

Certains citoyens s’inquiètent pourtant de la pression sur le logement ou les infrastructures.

SM : Ces préoccupations sont légitimes. Mais elles relèvent avant tout de blocages internes. La Suisse planifie et construit trop lentement.

CA : La solution n’est pas de fermer le pays. La solution est de lever les obstacles administratifs qui empêchent de construire des logements et de développer les infrastructures dont nous avons besoin.

En une phrase : pourquoi faut-il refuser cette initiative ?

CA : Parce qu’elle affaiblirait notre économie et fragiliserait notre système social.

SM : et parce que l’avenir de la suisse repose sur une economie ouverte, innovante et prospere – pas sur le repli et la peur.

 

Initiative des 10 millions : de quoi parle-t-on ?

L’initiative populaire « Pas de Suisse à 10 millions ! » veut inscrire dans la Constitution un plafond
de 10 millions d’habitants d’ici 2050
. Pour respecter cet objectif, la Confédération devrait limiter
la croissance démographique et, au besoin, renégocier ou dénoncer certains accords internationaux.

Les points clés de l’initiative :
  • plafonner la population suisse à 10 millions d’habitants avant 2050

  • imposer des mesures pour freiner l’immigration dès 9,5 millions d’habitants

  • prévoir la renégociation ou la dénonciation d’accords internationaux

Le Conseil fédéral recommande de rejeter l’initiative, estimant qu’elle affaiblirait l’économie
et mettrait en danger les relations avec l’Union européenne.

Le Parlement l’a également refusée, sans contre-projet (Conseil national : 121 voix contre 64 ; Conseil des Etats : 30 voix contre 9).

Le Groupe PLR aux Chambres rejette unanimement ce texte, qui affaiblirait l’économie suisse, mettrait en danger la voie bilatérale et nuirait à la prospérité du pays.