La Loi pour la promotion de la culture et de la création artistique (LPCCA), entrée en vigueur le 1er janvier 2024, fixe pour la première fois un cadre cantonal clair en matière de politique culturelle à Genève. Issue de l’initiative populaire « Pour une politique culturelle cohérente à Genève », acceptée par 83 % des votants en 2019, elle marque un tournant institutionnel majeur. La loi renforce la concertation entre le canton et les communes, organise le cofinancement et structure la consultation des milieux culturels. Sa mise en œuvre, à travers le règlement d’application et les conventions à venir, constitue désormais l’enjeu central.
Une transformation décisive de la politique culturelle
Il est des lois qui s’imposent dans le tumulte du débat public, et d’autres qui avancent plus discrètement, mais dont les effets, avec le temps, se révèlent profondément structurants. La loi pour la promotion de la culture et de la création artistique appartient clairement à cette seconde catégorie. Derrière un intitulé technique se joue une transformation décisive de la manière dont Genève conçoit, organise et assume sa politique culturelle.
J’ai déjà eu l’occasion, dans ces colonnes, d’aborder la place de la culture et les choix de politique culturelle à Genève. Je souhaite aujourd’hui concentrer mon propos sur cette réforme elle-même, non pour en proposer une lecture juridique, mais pour en analyser la portée politique et institutionnelle, ainsi que les responsabilités nouvelles et très concrètes qu’elle fait désormais peser sur les élus.
Pendant longtemps, la culture à Genève a été portée par une addition de volontés sincères, mais trop souvent généreuses et insuffisamment coordonnées. La forte implication des communes, en particulier celle de la Ville de Genève, a permis l’émergence d’institutions remarquables et d’une vie culturelle dense et reconnue. Cette histoire, marquée par un interventionnisme public assumé, a toutefois produit des déséquilibres durables. Les responsabilités se sont fragmentées, la gouvernance est devenue difficilement lisible, les charges financières se sont accumulées sans vision d’ensemble, et la précarité est restée une réalité pour une part importante des professionnels du secteur.
Rééquilibrage essentiel entre la Ville de Genève et le canton
La Ville a longtemps assumé, presque seule, le pilotage d’institutions dont le rayonnement dépasse pourtant largement son périmètre communal. Théâtres, musées, orchestres ou festivals majeurs s’adressent à l’ensemble du canton, voire bien au-delà. Cette concentration, compréhensible au regard de l’histoire genevoise, a progressivement soulevé une question de gouvernance et de légitimité démocratique. Lorsqu’une seule collectivité porte des institutions à vocation cantonale, nationale ou internationale, le risque est double, celui d’un déséquilibre financier durable et celui d’une représentation politique incomplète. Le rééquilibrage du financement entre la Ville et le canton, rendu possible par le nouveau cadre légal, constitue dès lors aussi un enjeu démocratique majeur.
Politique culturelle à l’échelle du canton
Cette réforme ne prétend pas réinventer la culture. Elle intervient à un autre niveau, plus fondamental. Elle redéfinit les règles du jeu institutionnel. Pour la première fois, le droit genevois impose une politique culturelle pensée à l’échelle du canton, fondée sur trois piliers clairs, la concertation entre le canton et les communes, la consultation structurée des milieux culturels, et le cofinancement comme principe général de l’action publique. Ce triptyque marque la fin d’une politique culturelle fragmentée et ouvre une nouvelle phase, fondée sur une responsabilité véritablement partagée.
Cette évolution correspond à une vision libérale et réformatrice de l’État, telle que la défend historiquement le PLR. L’État ne dicte pas les contenus culturels. Il fixe un cadre clair, lisible et durable. Il assume pleinement son rôle de stratège, en particulier lorsqu’il s’agit de répartir équitablement les responsabilités, les compétences et les financements entre les différentes collectivités.
La culture, une réalité économique majeure
Cette clarification est d’autant plus nécessaire que la culture constitue aujourd’hui une réalité économique majeure. À Genève, les industries culturelles et créatives représentent environ 21 000 emplois, soit près de 6 % de l’emploi cantonal, et une valeur ajoutée brute estimée à 2,3 milliards de francs. La culture contribue ainsi directement à l’attractivité du canton, à son rayonnement et à la création de valeur. À ce titre, elle doit être pilotée avec le même sérieux, la même exigence et la même rigueur que les autres politiques publiques.
Conditions de travail plus justes
Le nouveau cadre légal tire les conséquences de cette réalité. Il élargit la définition de la création artistique et reconnaît explicitement la nécessité d’améliorer les conditions professionnelles dans un secteur longtemps marqué par la précarité. Il crée surtout les conditions permettant aux acteurs culturels de mieux s’organiser, de se structurer et de se projeter dans la durée. Exiger des conditions de travail plus justes ne relève pas d’un excès d’intervention publique, mais d’une responsabilité élémentaire dès lors que l’État engage des fonds publics et affirme des priorités politiques.
Une réforme à mettre en œuvre avec vigilance
Pour autant, rien n’est acquis. La réforme entre aujourd’hui dans la phase la plus exigeante, celle de sa mise en œuvre. Les mécanismes de concertation doivent fonctionner réellement. Le cofinancement doit renforcer la cohérence de l’action publique. Les conventions pluriannuelles doivent offrir de la stabilité, sans renoncer à l’évaluation. Dans ce contexte, la vigilance politique n’est pas accessoire, elle est indispensable.
Au fond, cette loi nous place face à une question essentielle, sommes-nous capables, à Genève, d’assumer une politique culturelle à la fois responsable et ambitieuse ? Le cadre est posé, les outils existent. Sa réussite dépendra de la constance avec laquelle ils seront appliqués, suivis et ajustés dans le temps. C’est à cette condition que cette réforme pourra devenir durable, au service de l’ensemble du canton.