La place financière suisse est essentielle pour la prospérité de notre canton. Edouard Cuendet, Directeur de la Fondation Genève Place Financière et Conseiller administratif de Cologny, nous présente son développement et ses enjeux pour l’avenir.
La récente publication par le Boston Consulting Group (BCG) de son étude annuelle « Global Wealth Report » a fait l’effet d’une bombe. Pour la première fois, Hong Kong (avec USD 2'950 milliards) a dépassé la Suisse (avec USD 2'940 milliards) en termes d’actifs sous gestion transfrontalière.
Ces chiffres doivent être relativisés, car une large majorité des actifs transfrontaliers déposés à Hong Kong, proviennent de Chine. Il est dès lors légitime de se demander si Hong Kong demeure vraiment une place financière « offshore ». La clientèle de la place financière suisse est plus diversifiée, en attirant des clients du monde entier.
Il n’en reste pas moins que cette analyse du BCG doit interpeller la Suisse à propos des facteurs qui ont contribué au développement de sa place financière.
LA SECURITE
Le succès de la gestion de fortune dépend avant tout de la confiance de la clientèle. Or, il ne peut y avoir de confiance sans sécurité.
L’éclatement de la guerre en Iran et son impact sur Dubaï nous ont rappelé ce principe fondamental.
Avec USD 721 milliards, les Emirats arabes unis, incluant Dubaï et Abu Dhabi, se placent au 7e rang du classement établi par le BCG, loin derrière la Suisse. Mais surtout, le rapport en question note que les prévisions concernant le Moyen-Orient sont entachées d’un degré d’incertitude inhabituellement élevé. Or, l’incertitude est un poison pour le climat des affaires en général et pour la gestion de fortune en particulier. Cela ne vaut bien entendu pas uniquement pour la clientèle internationale, mais avant tout pour la population locale, les collaboratrices et les collaborateurs des entreprises et leur famille. Attirer et fidéliser les talents s’avère impossible en période d’insécurité.
En conséquence, la Suisse et Genève doivent tout mettre en œuvre pour maintenir un niveau de sécurité élevé. A cet égard, il ne faut pas sous-estimer l’effet délétère des vagues de cambriolages et de home-jackings qui ont touché notre canton.
LA COMPETITIVITE
L’étude du BCG démontre que la place financière suisse est confrontée à une concurrence mondiale. Les établissements qui la composent ne doivent dès lors pas souffrir de désavantages compétitifs en comparaison internationale.
Le paquet de mesures proposées par le Conseil fédéral suite à la débâcle du Credit Suisse ne saurait échapper à cette analyse. Dans le domaine des fonds propres, la Suisse applique déjà les standards internationaux, alors que d’autres Etats en ont repoussé l’application, comme les Etats-Unis, l’Union européenne ou encore le Royaume-Uni. A cela s’ajoute que la constitution de fonds propres n’est pas gratuite pour les établissements bancaires. Le coût d’une augmentation déraisonnable des exigences en la matière se répercutera immanquablement sur la disponibilité et le niveau des taux d’intérêt des crédits accordés aux particuliers et aux entreprises en Suisse.
De plus, dans tout le processus d’adoption et de mise en place de nouvelles législations et réglementations, le principe de la proportionnalité doit occuper un rôle central. Le succès de la place financière genevoise provient essentiellement de la diversité des acteurs qui l’animent. Sur les 80 banques présentes à Genève, on compte notamment 21 banques commerciales et de gestion et 46 banques en mains étrangères. A cela s’ajoutent plus de 4'600 gestionnaires de fortune et autres intermédiaires financiers. Il n’est dès lors pas acceptable que les mesures adoptées s’appliquent à tous, sans distinction de tailles, de modèles d’affaires ou de profils de risques.
Enfin, à l’instar de ses principales homologues étrangères, l’autorité de surveillance (la FINMA) devrait s’engager pour la promotion du secteur bancaire et financier helvétique à l’étranger. Il est frustrant de voir défiler en Suisse des délégations issues notamment du Luxembourg, de Singapour, de Hong Kong et de la City londonienne, qui font une publicité appuyée pour leur centre financier, avec la participation active de leur autorité de surveillance respective.
COMPETITIVITE ET ACCES AU MARCHE EUROPEEN
La voie bilatérale a connu une nouvelle étape majeure avec le paraphe par le Conseil fédéral des accords négociés entre Berne et Bruxelles en 2024, les Bilatérales III. Ces dernières contribuent à définir un cadre stable et pérenne dans nos relations avec notre principal partenaire commercial. Avec ses quelque 450 millions de consommateurs et 32 millions d’entreprises, le marché intérieur européen absorbe aujourd’hui 51% des marchandises exportées par la Suisse, tandis que 71 % de nos importations de marchandises proviennent de l’UE. Selon l’Association suisse des banquiers (ASB), les avoirs de clients européens gérés par des banques suisses dépassent les CHF 1'000 milliards.
Certains avancent que la voie solitaire serait une meilleure option, mais l’exemple du Brexit montre le contraire. Penser un seul instant que la Suisse pourrait se passer de sa clientèle européenne est une vue de l’esprit dangereuse ! L’accès au marché européen est donc essentiel pour pouvoir offrir les services financiers depuis la Suisse.
Si ceux-ci ne sont pas inclus dans les Bilatérales III, la question de l’accès au marché est abordée dans le dialogue réglementaire entamé entre Berne et Bruxelles depuis l’été 2024. La ratification des Bilatérales III constitue ainsi une condition sine qua non pour la poursuite de ce dialogue.
UN DOSSIER VITAL POUR GENEVE
Genève ne peut pas se désintéresser de la compétitivité de sa place financière. Ce secteur génère plus de 38'000 emplois et contribue à hauteur de 12,9 % au PIB et de 23 % aux recettes fiscales du canton. Il est donc essentiel pour la prospérité du canton.
Le Conseil d’État l’a bien compris puisqu’il a créé en 2024 une coalition avec les cantons de Zurich et du Tessin, qui hébergent également une place financière importante, pour s’exprimer d’une seule voix à Berne sur ces enjeux cruciaux.